1984 - Zouc à l’école des femmes
Par Lewis Scarole le jeudi 1 février 2007, 16:40 - Zouc - Lien permanent
(Extrait d'un article que je suis en train de rédiger pour le futur site non-officiel consacré à Zouc. La tâche est d'autant plus dure que, pour ce spectacle-ci, je n'ai aucun document à ma disposition, ni vidéo ni audio. Juste des articles de journaux et quelques photocopies de photocopies de photographies... Bah, ça me fait un bon entrainement à la synthèse documentaire, j'adore ça de toute manière :p)
''“Si la vie n’avait pas le mérite d’être invivable par moments, elle ne vaudrait pas la peine d’être vécue...”
“Ceux que j’ai connus, je les vois morts pour pouvoir jouer avec nos souvenirs.”
(Zouc à l’école des femmes)''
Après une longue pause de quatre ans, ZOUC revient à la scène avec un nouveau spectacle intitulé “Zouc à l’école des femmes”, joué au Théâtre de Paris du 11 décembre 1984 au 20 janvier 1985. La comédienne se présente sous un jour nouveau, en apparence plus apaisée qu’à l’époque de l’Alboum : silhouette amincie, “tout de noir vêtue, mais non pas sombre, lumineuse ... mais non pas taciturne, volubile, détendue”, selon Armelle HERIOT du Quotidien de Paris. Dans sa nouvelle production, ZOUC délaisse les règlements de compte avec son adolescence, sa vie sclérosante en Suisse et ses anciens complexes pour des portraits de femmes de tous âges. Changement dans la continuité, tout de même : ses sketches sont toujours issus de rencontres, dont elle apporte la matière brute à Roger MONTANDON sous forme de notes, qui l’aide ensuite pour le tri et la mise en forme définitive. MONTANDON trouve le titre du spectacle, dessine l’affiche et s’occupe de la mise en scène.
“...Il fallait organiser. Donner un sens au montage. A partir de ce moment, nous avons fait un nouveau travail d’écriture. Puis j’ai appris ces textes. Puis ont commencé les répétitions ; l’essentiel et le plus difficile étant de retrouver la sensation de départ et d’introduire les contrastes qui feront que ce texte vivra.”
“... J’y aborde différemment le monde et les autres, donc forcément le public aussi : c’est une donnée de base.”
“... les autres me fascinent, et les circonstances ont fait qu’à cette époque de reprise de moi-même, en moi-même, ce sont les autres justement, et les autres femmes qu’il m’a été donné de rencontrer, qui m’auront le plus apporté, qui m’auront étonné. Et j’ai eu envie de dire ces vies, ces expériences”.
Pour ZOUC, ce nouveau spectacle est synonyme de reconstruction et de nouveau départ, après une longue période de doute et de déprime. De son propre aveu, elle “prend le contre-pied de tout ce qui l’avait passionnée ces dix dernières années”. “Passion” ici à prendre dans tous les sens du terme, aussi bien l’enthousiasme et la fougue que l’obsession incontrôlable et possessive. Les dernières années, passées à balader l’Alboum et le R’Alboum de scènes en plateaux de télés, à travers la France et les pays francophones, l’ont laissée sur les rotules. En 1980, ZOUC dit adieu au R’Alboum. Commence alors une longue période de dépression qui dure deux ans.
“...J’étais arrivée au paroxysme de l’utilisation de médicaments divers : pilules pour dormir, pour le cœur, vitamines. Pendant quatre ans, j’ai fait deux cent galas par an, je n’ai pas été assez vigilante et quand le spectacle s’est arrêté, je m’attendais vaguement à passer par un chemin pas facile, mais je ne pensais pas être aussi détruite : j’ai été hospitalisée sous perfusion, j’étais malade psychologiquement et physiquement.”
Retranchée du monde pendant deux ans, ZOUC reprend goût à la vie grâce aux rencontres, humaines et artistiques. Il y a tout d’abord le téléfilm de Jacques DOILLON Monsieur Abel, dont elle partage la vedette avec Pierre DUX. Dans cette adaptation du roman d’Alain DEMOUZON, elle tient le rôle de Gervaise, la gouvernante qui, pour satisfaire la passion de son patron pour les belles jambes de femmes, se met à la recherche d’un cadavre aux jambes parfaites.
“DOILLON, DUX et ce rôle m’ont séduite. C’était mon premier pas de convalescente dans le travail. Et ce tournage m’a donné envie de reprendre mon propre travail.”
La production du spectacle ne se fait pas sans heurts. Au printemps 84, ZOUC rôde “l’école des femmes” au Mans, devant son agent, qui reçoit très mal la nouvelle direction prise par la comédienne.
“J’ai joué devant mon agent, celui que j’avais depuis l’âge de vingt-quatre ans. Il y a eu un dîner après la représentation. Mon agent, il n’a d’abord rien dit. Puis il a eu cette phrase : “Moi, je ne vais pas dire ce que tous les gens font, vous dire que vous avez du génie, je vais vous dire la vérité. Je sais que je vais vous faire de la peine. Mais on ne commence pas un spectacle comme ça. Je sais que vous n’aviez pas l’intention d’imiter Jane Birkin, mais...” Après il a parlé de la lumière, du son, etc., et puis il a dit qu’il ne voulait plus me représenter. Tout à coup, j’ai eu la tête en bas, les pieds en haut. Impossible de bouger. J’étais arrêtée, suspendue, retournée. Je n’ai pas mangé pendant neuf jours.”
Pour ZOUC, il est hors de question de modifier quoique ce soit dans son nouveau spectacle. Après une courte période de flottement, la comédienne trouve un nouvel agent, une femme venue de Suisse qui l’a “remise en place”. Et tout repart.
Mise en scène sobre, dépouillée comme à l‘habitude, mais formellement quelques détails ont changé. Un fond noir a remplacé la paroi blanche qui servait de support aux saynètes de l’Alboum, et la célèbre chaise a été remplacée par un canapé couleur rouille. Un canapé, mais pas un divan :
“...Ce n’est pas un divan pour éviter toute référence psychanalytique. C’est une espèce de partenaire.”
Cinq portraits de femmes en première partie, avec comme point culminant l’intervention d’une vieille dame à l’hôpital. Le traitement de la vieillesse est ici très différent de la précédente incarnation de la vieille dame à l’hospice, que ZOUC avait interprétée dans les années 70. DURAS écrit : “Elle est une jeune fille, recouverte de blanc, sauf les deux mains qui sortent, sans poids aucun. C’est au-delà de la vieillesse, l’âge a été oublié, il n’a plus de sens. Il n’est plus accablant ; il n’est plus jugé”. La vieille dame retient de ses mains frêles son drap, tantôt ouvrage de couture, tantôt linceul.
“Vous n’avez jamais remarqué que ces femmes, qui ont travaillé toute leur vie, se retrouvent là, obligées à ne rien faire ? Alors, inlassablement, elles cousent un ourlet imaginaire à leur draps, à leur tablier.”
La deuxième partie du spectacle constitue une rupture totale avec la tradition zoucienne du portrait. Jaja, la concierge, est inspirée d’une connaissance commune de ZOUC et Marguerite DURAS, une vieille concierge de l’avenue du Maine. Celle-ci s’adresse au public et à la comédienne depuis l’au-delà, et revient sur sa vie, son enfance, ses amours. Il s’agit, d’un mélange de souvenirs d’enfance de ZOUC et de bribes de la vie de Jaja, qu’elle a longtemps côtoyée pendant sa période de convalescence parisienne. ZOUC y trouve la continuation de sa fascination enfantine pour les morts, qu’elle avait coutume de veiller lors des enterrements de son village. Mais aussi le moyen d’apprivoiser sa propre peur de la fin de vie, ainsi que son rapport avec la mémoire et les souvenirs. Cette seconde partie est probablement la plus personnelle, car elle est la synthèse de propos recueillis, de souvenirs partagés, et d’expériences personnelles. ZOUC accomplit alors la tâche qui lui importe le plus. Elle devient le vecteur des vies de ces personnages qui n’ont rien d’imaginaires, elle permet la transmission du souvenir, le témoignage fidèle.
“...Il y a des familles de gens. Elle, c’était un individu par lequel il fallait que je passe. Il fallait que j’en passe par elle pour exprimer certaines choses.”
“... Dans la seconde partie, c’est une sorte de chemin, fait avec une femme, une femme qui est morte. C’est un autre portrait. Mais fait différemment que les cinq premiers. j’ai écrit un peu pour éloigner l’obsession que j’avais d’elle. C’est grâce à elle que j’ai compris toute ma relation à la mort. C’est un peu ce que j’exorcise en scène.”
Le ton très particulier du spectacle, en rupture avec le vitriol des précédents, a légèrement décontenancé le public. Là où DURAS applaudit l’évolution du travail et du regard de ZOUC sur ses personnages, d’autres s’inquiètent. Pierre MARCABRU du Figaro déplore la prédominance de l’art théâtral et la performance de comédienne sur la vérité des personnages, qualifiant ZOUC de “Créatrice de masques” :“... il m’a semblé qu’elle mettait moins d’elle-même que jadis, qu’il y avait moins d’aveux et plus de composition, presque plus d’artifices. Comme si la réalité échappait à son filtre personnel, et qu’elle s’en tenait à carreau, montrant du bout de la baguette.” Gilles COSTAZ, dans le Matin de Paris, relève plutôt le souci de précision accru dans l’élaboration des portraits, passant “du coup de crayon de l’humoriste à la gravure”, tout en s’inquiétant de la réception publique et critique : “Pourvu qu’on lui pardonne d’être passée à l’étage du dessus”. Appréhension partagée par ZOUC elle-même :
“... Je l’ai bien senti au début de la tournée, certains soirs : les gens acceptent mal que mon image ne soit plus absolument comique. J’ai conscience d’avoir pris un risque. Cela décevra peut-être les gens qui cherchent à toute force à rire. Mais le public, en même temps, pour l’essentiel, reconnaît une démarche, et la respecte. Au fond, chaque spectateur devine le travail et accepte les propositions qui vous arrachent à l’image même qu’ils venaient chercher, si ces propositions sont construites, constructives...”
Certes, ce qui pouvait décontenancer le public était surtout l’abandon définitif des derniers points communs avec le portrait-caricature façon café-théâtre qui avait fait la renommée de l’humoriste. ZOUC ne cherche plus à faire rire, enfin pas uniquement. L’évolution du travail théâtral de ZOUC était inévitable, presque une question de survie artistique et personnelle. Une manière de passer enfin à l’âge adulte après avoir passé dix ans à régler ses comptes avec l’enfance et l’adolescence.
“... Une fois les comptes réglés, les projecteurs éteints, je n’avais rien prévu. Il fallait bien sortir de l’enfance, devenir adulte... J’avais brûlé ma vie, perdu le sommeil, et le moral. J’avais trente ans. Et une peur terrible d’affronter l’inconnu, de prendre un autre chemin. Quel chemin ? Pour aller où, faire quoi ?”
Le 13 décembre 1984, Le Monde publie un entretien entre Marguerite DURAS et ZOUC. Un texte aussi fort et émouvant que l’entretien de 1974 avec Hervé GUIBERT, d’autant que cette fois, la parole est donnée à l’intervieweuse et l’interviewée. Le résultat : un échange d’opinions sur la mort, la littérature, la folie, le rapport au public, le voyeurisme... ZOUC revient sur ses années de dépression avec sa franchise coutumière, et DURAS est fascinée, étonnée et émue par les expériences vécues par cette femme de 34 ans, par son regard passionné sur la vie et les gens qu’elle rencontre, elle que l’on décrit si souvent comme une humoriste sombre et névrosée.
Revue de presse :
LE QUOTIDIEN DE PARIS - 06 12 1984 : “les nouveaux codes de Zouc” par Armelle HELIOT TELERAMA - 12 12 1984 : Zouc n’en a plus r’alboum, par Anne-Marie PAQUOTTE LIBERATION - 13 12 1984 : Zouc émissaire, par Alain PACADIS LE MATIN DE PARIS - 11 12 1984 : Zouc new look, par Florence RAILLARD LE FIGARO - 15 12 1984 : Créatrice de masques - Zouc à l’école des femmes, par Pierre MARCABRU LE MATIN DE PARIS - 24 12 1984 : Zouc sur canapé, par Gilles COSTAZ






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